Cerfs

Le grand cerf est là, seul avec sa soif. Quel désir que celui de l’amour qui vient l’habiter…
Tout son être se tend.
Et ce corps musculeux s’oriente dans la nuit vers la harde (1) qui seule peut l’apaiser.

Soif incandescente… Le seul remède serait-il de se rouler dans la boue pour y quêter quelque
fraîcheur, quelque apaisement ?

Démarche trompeuse que de choisir la fange pour y calmer ses soifs.

Apaisement trompeur que celui de la souille (2),
où se pressent un désir d’absolu erroné dans sa cible.

Seigneur des bois, reprends ta route, reprends ta quête.
Rassemble ton troupeau pour l’honorer de ta vie. Mais que cherches-tu ?

Ton raire (3), ô grand cerf, expression tragique d’un « haut-le-cœur » d’amant, vient rouler dans la nuit. Comme la bulle qui monte d’un marais par une inévitable pression et vient écorcher la plane surface de l’eau, ainsi ton souffle sonore, ex-voto (4) autant que supplique, déchire l’ombre épaisse de la nuit parfois mouchetée d’astres épars. Quelle liturgie automnale te pousse donc à la profonde et langoureuse psalmodie des pleurs ?

Dans l’ombrée des sous-bois, tu avances, solaire dans ton port,
gonflant le poitrail vers l’Orient de ta vie.



1. HARDE, n. f. : troupe de bêtes sauvages vivant ensemble.
2. SOUILLE, n. f. : lieu bourbeux où le cerf se vautre.
3. RAIRE, n. m. : cri du cerf.
4. EX-VOTO, n. m. : objet, quel qu’il soit, placé dans un lieu vénéré en accomplissement d'un vœu ou en signe de reconnaissance.